vendredi 29 avril 2016

Tes péchés sont pardonnés

Tes péchés sont pardonnés…
Mon enfant, tes péchés sont pardonnés.

Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs.
Marc 2:5,17
Ce samedi après-midi, le Père Kenneth, se dirigea vers l’église. C’était le temps de la semaine où il se rendait disponible pour administrer le sacrement de la réconciliation.
Ce moment était à chaque fois une épreuve pour lui. Et il se surprenait quelques fois à envier ses confrères de religion protestante, qu’il avait croisés lors des rencontres de jeunes qu’il avait encadrés à Taizé dans une autre époque de son ministère. Ce n’était pourtant pas les horreurs qu’il pouvait être amené à entendre, rares heureusement dans ce petit village tranquille où il avait été affecté, qui le rebutaient, mais plutôt les situations délicates qui lui étaient confiées dans le secret du confessionnal. De retour au monde « réel », il était difficile de les ignorer lorsqu’il rencontrait ses paroissiens. Il éprouvait souvent de la frustration, car il n’avait pas toujours les moyens de soulager les souffrances causées, en y apportant l’aide concrète qui aurait été nécessaire. Pourtant, il admettait que, même si cela n’était pas formalisé par un sacrement, les pasteurs de la religion réformée étaient aussi amenés à entendre ce genre de choses et à y remédier dans la mesure où leurs moyens le leurs permettaient.
Pourtant ses ouailles appréciaient son dévouement et lui manifestaient beaucoup de sympathie. Enfin, probablement pas tous : ce matin, l’un des rétroviseurs de la petite Austin qui lui permettait de se déplacer dans les confins de sa paroisse avait été vandalisé. Et la position de celle-ci correctement rangée en face du presbytère excluait toute possibilité d’accident.
Ce souvenir le remplit de colère, d’amertume et de rancœur. En fait, c’était là son problème quant à la confession : comment pouvait-il prétendre pardonner les péchés au Nom de Jésus-Christ, alors que lui, son représentant sur la terre, avait tant de mal à ne pas se laisser aller à la rancune et à la colère.
Encore ce matin, il n’avait pas pu résister à admonester un petit garçon, qui, d’après ses vêtements déchirés et les ecchymoses qui maculaient son visage, avait dû encore se battre avec les autres garnements du village. Pourtant, le gosse avait manifestement eu son compte. Et, il n’a certainement pas échappé aux réprimandes musclées du forgeron du village qui tenait ses garçons « serrés ». Il était donc inutile d’en rajouter.
Mais ce Kyle MacGobha l’exaspérait. Il se montrait bagarreur et dissipé au catéchisme. Et, vu ses résultats scolaires, c’était pareil à l’école. Les cours ne devaient pas beaucoup l’intéresser. D’ailleurs, rien ne semblait le passionner. Son frère Bruce, lui au moins se passionnait de mécanique. Et il savait seconder son père à l’enclume lorsque la charge de travail l’exigeait. Il est vrai que le petit ne bénéficiait ni de la stature, ni de la musculature de son ainé.
Dans l’église, le prêtre alla s’agenouiller sur le prie-Dieu devant la croix pour demander au Seigneur de lui prodiguer son Esprit pour lui inspirer la miséricorde nécessaire à son sacerdoce. Puis, après avoir baisé et endossé l’étole, signe de sa fonction pastorale, il alla s’enfermer dans l’antique confessionnal, prêt à entendre son premier pénitent.
Il n’y avait personne dans l’église quand il y était entré. Mais par fidélité à son engagement à assurer cette permanence, il attendit. Et pour occuper ce temps de solitude sans pour autant le perdre, il se mit mentalement à passer en revue toutes les personnes qu’il avait rencontrées depuis le début de la semaine, adressant à Dieu la requête ou l’action de grâce appropriée à chacune d’elles selon les circonstances qui les concernaient. Lorsqu’il avait épuisé cette liste, il remontait le temps en évoquant tous ces jeunes qu’il avait encadrés, dont la plupart devaient être mariés, pour la stabilité de leur couple, pour leur fidélité réciproque — il était atterré de voir le nombre de divorces augmenter, y compris dans le milieu chrétien où même des « piliers de l’église » avaient cédé à la tentation d’une quête d’un bonheur égoïste facile, esquivant d’assumer le risque de saccager celui de leur entourage.
Avant même qu’il ait épuisé la liste de la semaine, il entendit du bruit. Quelqu’un était en train de s’agenouiller dans la loge latérale située à sa gauche. Avant d’ouvrir le volet, il se recueillit par une brève prière.
Le bruit du volet qui claquait fit sursauter le garçon que le prêtre entrevoyait à travers la grille. Il reconnut Kyle.
— Encore, ce garçon, pensa-t-il à part lui. Rien ne me sera épargné aujourd’hui.
Kyle ne venait que rarement se confesser, en principe, un peu avant pâques ou noël, pour pouvoir communier à ces deux grandes fêtes chrétiennes. Cela devait être grave. Quelle horreur allait-il encore entendre ?
Mais regardant le Christ en croix qui ornait l’intérieur de la porte du confessionnal, il demanda pardon mentalement au Seigneur pour ce sentiment négatif. Il entendit la parle de Jesus sur la croix juste avant de mourir1 : « Père ! Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’il font ».
Le garçon, restant silencieux, il tenta de l’encourager :
— Parle, mon garçon. Le Seigneur Jésus t’écoute.
— Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi-soit-il. Bénissez-moi mon père, parce que j’ai péché.
Le petit avait prononcé la phrase rituelle, prouvant que, malgré son attitude dissipée, il avait retenu la leçon de catéchisme.
— Je t’écoute, reprit le Père s’identifiant maintenant au Seigneur dans sa miséricorde.
— Ce matin, je me suis battu…, commença Kyle d’un ton hésitant.
Le Père Kenneth le savait déjà. L’avouer n’était sans doute pas difficile pour le garçon. Cependant il était essentiel de comprendre ce qui le poussait à se battre comme cela.
— Tu veux bien me raconter comment cela s’est passé ? demanda-t-il.
— C’est à cause de Megan.
— Tu veux parler de la fille du charpentier ?
Megan était autiste. C’était la fille unique du charpentier de Galdwinie. Le handicap de leur fille était vécu comme un drame par le couple MacSaor. A cause de cela, ils n’avaient pas eu d’autres enfants. MacSaor, qui adorait son métier, pensant transmettre son savoir-faire à l’un de ces fils avait dû renoncer à son projet. Et cela le désespérait.
Lorsque le Père Kenneth rencontrait la petite fille dans les rues du village, son regard absent ne se posant sur rien le mettait mal à l’aise. Et à chaque fois, sa foi était ébranlée. Les MacSaor étaient de gens paisibles et honnêtes. La petite, bien que paraissant totalement absente, se montrait docile et tranquille au catéchisme. Il ressentait son handicap comme une injustice. Mais il s’appuyait sur la parole de Jésus dans l’évangile selon Saint-Jean avant de guérir un aveugle de naissance, lorsque ses disciples lui demandaient qui était responsable, par son péché de cette maladie :
Ce n'est pas que lui ou ses parents aient péché; mais c'est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui.
Jean 9 :3
Quel pouvait donc être le projet du Seigneur pour cette petite ? De tendance charismatique, il croyait fermement à la guérison par le Nom de Jésus et priait régulièrement à ce sujet. Mais rien ne se passait. Au contraire, Megan semblait s’enfermer de plus en plus dans son monde.
— Oui ! Megan MacSaor, avait répondu Kyle.
Reporter sa faute sur la petite débile, n’était pas très courageux de la part de Kyle. A cause de son handicap, Megan était le souffre-douleur de tous les voyous du village. Réprimant un mouvement d’agacement, il s’apprêtait à le tancer vertement, lorsque le garçon reprit presqu’en criant sa révolte :
— Ils étaient tous en train de se moquer d’elle. Il y en a même un qui a été cueillir un chardon pour lui piquer les jambes. C’est dégueulasse. Je lui ai pété la gueule. Les autres me sont tombés dessus. Mais je m’en fous. Comme ça, elle a eu le temps de se sauver.
— Shut ! Baisse d’un ton, veux-tu ? Tu veux dire que tu t’es battu pour défendre… la petite Megan contre ses persécuteurs ?
Il avait arrêté à temps le qualificatif qui lui était instinctivement monté aux lèvres, parce qu’il était utilisé habituellement au village lorsqu’on parlait de la petite fille handicapée. Il est certain que ce terme méprisant aurait blessé le garçon dont il commençait à discerner la sensibilité. Il s’était battu contre ce qu’il considérait comme un acte d’injustice, sans se préoccuper du nombre des tortionnaires dont certains avaient une bonne tête de plus que lui.
— Megan n’est pas débile comme ils le disent, reprit le garçon. C’est quelqu’un de merveilleux. Je suis sûr que c’est une elfe.
« Merveilleux » n’est pas l’adjectif qui lui serait venu à l’esprit en premier pour qualifier la petite fille. Il aurait peut-être utilisé « extraordinaire ». Certes, Megan était jolie avec son visage régulier, ses longs cheveux blond-roux bouclés et sa petite silhouette bien proportionnée. Mais son regard absent, son visage sans expression et les rares phrases qu’elle prononçait d’un ton monocorde ne présentaient rien de merveilleux.
Les anciens qualifiaient la maladie de Megan, le don de Saint-Colomban, le saint qui s’était installé à Iona, une petite ile des Hébrides à l’ouest de l’Ecosse, et, partant de là, avait évangélisé tout le pays. Selon le folklore local, on lui attribuait l’exploit d’avoir dompté le montre du Loch Ness. Dans le temps, les personnes qui en étaient atteintes étaient craintes, voire respectées, et acceptées comme un cadeau. Tous les voisins avaient à cœur d’en prendre soin. D’autant que, comme pour en compenser leur mal, elles étaient souvent douées de facultés extraordinaires, pour la guérison ou pour les arts. Il fallait le développement de ce scepticisme caractéristique de cette fin du XXème siècle, pour que d’aucun se permettent de les persécuter.
En tout cas, cela changeait la perspective. Repensant à son attitude du matin en voyant le gamin déguenillé après la bataille, il regretta encore plus sa colère du matin. Surtout que ses parents, en constatant les dégâts de ses vêtements, avaient dû aussi l’administrer sévèrement.
Notant les sentiments violents qui animaient son pénitent et les mesurant à ses propres sentiments, il proposa à Kyle de prier avec lui, maintenant, pour les garçons qui les avaient maltraités, lui et la petite fille. Mais Kyle, se révolta :
— Prier pour ces salauds ! Mon Père, c’est impossible. Vous ne pouvez pas me demander ça.
— C’est Jésus qui nous demande de le faire2. Et, lui-même a montré l’exemple du haut de la croix, ajouta-t-il en repensant à la parole qu’il avait entendu dans son cœur à l’arrivée du garçon. Il formula la prière proposée que le garçon répéta après lui, du bout des lèvres.
Voyant Kyle toujours hésitant et inquiet, alors qu’il s’apprêtait à lui donner l’absolution, il demanda encore :
— Tu as encore quelque chose à me dire ?
— Oui ! C’est moi qui ai pété la glace de votre voiture, avoua-t-il, après un instant d’hésitation, enfin soulagé d’avoir avoué ce qui avait motivé sa démarche exceptionnelle.
Le garçon, à cet aveu, s’attendait à de vigoureuses remontrances. Mais le prêtre ne manifesta aucune réprobation. Quelque part, il était soulagé de savoir que c’était le gamin qui était l’auteur de cet acte vandalisme. Cela éliminait toute suspicion quant à une éventuelle agressivité occulte qui se serait élevée contre son ministère.
— Maintenant, tu vas réciter ton acte de contrition, reprit-il Tu le connais, j’espère. Sinon tu peux répéter après moi.
Mais déjà, Kyle avait commencé la prière, prouvant encore au prêtre surpris, qu’il avait parfaitement assimilé le déroulement et le sens du sacrement qu’il était en train de recevoir.
« Mon Dieu, j'ai un très grand regret de vous avoir offensé, parce que vous êtes infiniment bon, infiniment aimable et que le péché vous déplait; je prends la ferme résolution, avec le secours de votre sainte Grâce, de ne plus vous offenser et de faire pénitence. Ainsi-soit-il ».
Alors, le prêtre prononça les paroles sacramentelles :
« Que Dieu notre Père te montre sa miséricorde; par la mort et la résurrection de son Fils, Il a réconcilié le monde avec Lui et Il a envoyé l'Esprit Saint pour la rémission des péchés ; par le ministère de l'Eglise qu'II te donne le pardon et la paix. Et moi aussi, au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, je te pardonne tous tes péchés. »
— Mon Père, vous avez oublié de me donner ma pénitence.
— C’est bon. Tu as entendu ce que je viens de dire. Tu es pardonné. Tu peux aller en paix.
Le garçon hésitait à s’en aller.
— J’irai parler à ton père, ajouta alors le Père Kenneth.
— Qu’est-ce que vous allez lui dire ? s’inquiéta Kyle à cause du miroir brisé.
— C’est très courageux de ta part, ce que tu as fait là. Si quelqu’un est à blâmer, ce n’est certainement pas toi. Je suppose que tu t’es fait disputer en rentrant chez toi. Ce n’est pas juste. Et, au final, je dois, moi aussi, te demander pardon pour t’avoir houspillé injustement tout à l’heure.
Après s’être assuré qu’il n’y avait pas d’autres pénitents, il ôta l’étole de ses épaules et la déposa sur le siège dans le confessionnal.
Kyle se trouvait dans la chapelle mariale en compagnie de Megan qui était venue le rejoindre. Il était en train d’allumer deux cierges. La petite fille semblait fascinée par les petites flammes qui brillaient dans l’obscurité. Le prêtre, qui les observait, surprit le regard plein d’amour et d’admiration quelle jetait de temps en temps à son compagnon. Certainement, à ce moment, Megan n’était pas débile. C’était une jeune fille « normale » appréciant la présence de son héro dans toute sa valeur.
Lorsque les deux petits détalèrent en direction de la scierie, il les suivit dehors. La pluie était tombée dans l’après-midi, mais le soleil brillait à nouveau parmi les nuages, comme c’est fréquent en Ecosse, à cette période de l’année. Tout semblait avoir été nettoyé, lavé de toute souillure. Et la vue des enfants courant joyeusement lui réchauffa le cœur. A ce moment, ce fut comme si le portes du paradis qui s’ouvraient. Et il entrevit le miracle qui allait s’accomplir plus tard.
Dédaignant son parapluie, il se dirigea vers la forge comme il l’avait promis à Kyle.
Entre les chevaux de la ferme équestre voisine et la réparation des machines agricoles, l’ouvrage de manquait pas. Et il était courant que le maréchal-ferrant, profitant de la présence de son fils ainé pendant le weekend, maintienne l’atelier ouvert le samedi.
MacGobha avait terminé sa journée et il était en train de ranger ses outils, pendant que Bruce, le fils ainé, balayait la paille et les brindilles qui avaient été abandonnées par les chevaux ferrés pendant l’après-midi. Le forgeron tenait son atelier propre, car une pièce de métal chauffée au rouge, ou une simple étincelle, en tombant sur un sol jonché, aurait pu déclencher un incendie.
— Bonjour Monsieur le Curé.
— Bonjour, MacGobha. Puis-je vous parler ? C’est au sujet de Kyle.
— Qu’est-ce qu’il a encore fait, ce petit imbécile ? Ce midi, il est rentré avec ses vêtements déchirés. La mère s’est contentée de crier. Mais, moi, je lui ai fichu une solide correction.
— Eh bien, justement. Je viens d’entendre le petit en confession. Et connaissant maintenant toute l’histoire, je dois vous dire qu’il s’est conduit avec honneur. Vous pouvez être fier de lui.
Les compliments concernant Kyle étaient rares. Et les regards de Bruce et de son père se teintèrent d’incrédulité. Le prêtre leur raconta ce qu’il pouvait relater de l’anecdote, sans trahir le secret de la confession. Il évita aussi de mentionner Megan car, après ce qu’il avait entrevu en sortant de l’église, il entrevoyait aussi des difficultés de ce côté-là.
Le lendemain, à la messe, au moment de la communion, les paroissiens eurent la surprise de voir Kyle se diriger vers la balustrade qui séparait le chœur de la nef, devant laquelle les fidèles venaient s’agenouiller côte à côte pour communier. Le hasard, ou peut-être autre chose, fit qu’il se trouva à la droite de Megan, pratiquement dans l’axe de la nef, comme une préfiguration de ce qui allait se passer plusieurs années plus tard. Et, s’emparant de la patène que lui tendait Megan, Kyle reçut le Corps du Christ que le prêtre déposa sur ses lèvres en souriant.
Un peu plus tard, le Père Kenneth eu l’heureuse surprise de retrouver sa voiture propre, comme neuve, avec un nouveau rétroviseur, réparée et nettoyée par les garçons.
1 Evangile de Saint-Luc, chapitre 23, verset 34.
2 « Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. » (Evangile de Saint-Matthieu, chapitre 5, verset 44.)